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Guerre en Ukraine : quel impact sur le secteur bancaire ?

Le secteur bancaire est sous pression depuis le début de la guerre en Ukraine. Est-il bien outillé face au scenario du pire ? Le point de vue de Thibault Douard, Gérant Crédit au sein de l’équipe Capital Markets Strategies chez Tikehau Capital.

L’exposition totale à la Russie des banques européennes est assez modérée. Elle s’élève à 70 milliards d’euros, soit 5% de la base de capital du secteur bancaire européen. Certaines banques sont plus impactées que d’autres, comme UniCrédit par exemple qui dispose d’une filiale en Russie. Mais avec plus de 20 ans d’expérience dans le pays, la banque a déjà fait face à plusieurs crises : le défaut de la Russie en 98, l’annexion de la Crimée en 2014 et les sanctions qui en avaient découlé. Elle a su gérer son exposition, et le financement intra-groupe n’existe plus. Le risque de perte reste donc limité au capital dont elle dispose dans sa filiale, un chiffre bien moindre que son exposition totale (ainsi Société Générale, qui a récemment annoncé sa sortie du marché russe, comptait € 15.4Mds de prêts dans sa filiale russe Rosbank, mais sa perte potentielle reste limitée au capital de sa filiale, qui s’élève à € 2.6bn).

Une sortie de la Russie des banques européennes se chiffre donc entre 50 et 150 points de base de capital, un scénario modéré au vu de leurs positions actuelles de capital excédentaire.

Un changement de paradigme ?

2021 a été une année record pour le secteur bancaire européen : les principaux ratios clés ont atteint des points hauts historiques, la profitabilité s’est fortement améliorée, et les perspectives pour 2022 se montraient elles aussi positives. Tous les voyants étaient donc au vert pour les actions bancaires européennes avec un scénario positif de reflation, une croissance soutenue, des réserves de provision qui pouvaient être amenées à être distribuées, et des plans de distributions ambitieux (via dividendes et rachats d’actions) après deux années de restrictions imposées par le régulateur.

Mais l’environnement actuel est désormais moins favorable au secteur bancaire :

  • L’impact inflationniste à court terme de la guerre en Ukraine, notamment sur les prix de l’énergie (gaz et pétrole), devrait sans surprise être un frein à la croissance. La BCE et le FMI ont d’ailleurs déjà revu à la baisse leurs prévisions de croissance. Pour une banque, une croissance ralentie implique généralement moins de demandes de prêts, et moins de revenus de commissions, donc un chiffre d’affaires a priori revu à la baisse (moins d’actifs sous gestion, peu ou pas de frais de performance au vu de la correction des marchés, une activité bancaire classique amoindrie).
  • Certains secteurs d’activité pourraient se retrouver sous pression face à l’inflation galopante, notamment en raison du coût de l’énergie. Les secteurs d’activité les plus consommateurs d’énergie comme le secteur manufacturier, la production de papier, ou le transport, sont davantage impactés par la hausse du pétrole et pourraient souffrir du contexte actuel. Suivant l’amplitude du choc, il n’est donc pas déraisonnable d’anticiper une remontée des taux de défaut, actuellement à des niveaux historiquement bas, et donc pour les banques, la nécessité d’augmenter leurs provisions pour perte de crédit.

Les banques restent bien outillées pour faire face aux chocs

Les ratios de solvabilité sont à leur plus haut historique, largement au-delà des minimas réglementaires. La crise du Covid s’est finalement avérée être une crise avec peu de défauts : les ratios de créances douteuses ont continué à s’améliorer et s’établissent actuellement entre 2 et 2,5% pour le secteur bancaire, son point le plus bas depuis 15 ans. Le secteur est actuellement en situation de liquidité excédentaire, et si le besoin s’en faisait sentir, les prêts TLTRO de la banque centrale pourraient également être prolongés. S’il est actuellement très difficile d’anticiper l’évolution des conditions macroéconomiques au cours des prochains mois, nous pensons que les banques européennes sont très bien outillées pour faire face à de potentiels chocs.

Nous notons aussi l’importance des réserves de provisions issues de la crise du Covid. Le secteur s’est montré proactif, passant de massives provisions pour pertes en prévision de la récession attendue, finalement inutilisées grâce au soutien généralisé des gouvernements (chômage partiel, prêt garanti).

Les banques européennes, contrairement à leurs homologues outre-Atlantique, ont dans leur grande majorité gardée ces provisions au bilan. Elles disposent aujourd’hui d’un véritable coussin de sécurité avec une réserve de provisions de près de 25 milliards d’euros, soit une demi-année de provisions d’un cycle classique.

La BCE, en tant que superviseur bancaire européen, s’est elle-même montrée rassurante. Lors d’une présentation récente, l’institution a apaisé les craintes des investisseurs, estimant que l’exposition, directe et indirecte, du secteur à la Russie était limitée et gérable, y compris pour les groupes les plus affectés. Elle ne voit ainsi pas de raison de limiter les plans de distributions en place, à l’opposé de l’attitude adoptée lors de la crise du Covid.

Quid des valorisations ?

En 2021, l’indice bancaire européen (SX7E) a progressé de +40%. Cette progression s’est poursuivie en janvier 2022 avec une hausse supplémentaire de +15%, alors que le CAC affichait plutôt une performance aux alentours de 5% à 7%. On observait alors une surperformance notable du secteur bancaire, avec pour facteurs sous-jacents une croissance forte, des anticipations de « reflation » et des plans de distribution ambitieux. Cette bonne tenue du segment s’est évaporée à la suite de l’invasion russe en Ukraine. L’indice bancaire européen est passé d’une performance de +15% à -23% sur l’année, avant de se stabiliser autour de -10%, sensiblement en ligne avec la performance du CAC 40. Entre le point haut et le point bas, la différence de 25% correspond finalement peu ou prou à la moyenne historique de baisse du secteur lors des crises qui n’ont pas été suivies de récession (le Brexit ou la crise grecque par exemple).

Les incertitudes persistantes, telles que la durée du conflit en Ukraine, son impact à moyen terme sur la croissance européenne, ou encore le risque d’erreur des banques centrales, qui pourrait peser à la baisse sur le secteur, nous font anticiper une croissance faible accompagnée d’inflation. Toutefois, si les banques centrales réussissaient un atterrissage en douceur tout en gardant une croissance positive et une inflation plus modérée, nous pourrions revenir au scénario plus constructif du début d’année, avec un certain potentiel de hausse.

Les actions bancaires étant très sensibles aux évolutions de prévisions de résultats, il est très difficile d’avoir une position forte sur les prochaines semaines. A contrario, nous sommes bien plus confiants sur le crédit bancaire. Comme mentionné ci-dessus, les bilans des banques nous paraissent suffisamment solides pour supporter des scénarios très négatifs, et ce sans mettre la base de capital à risque. Depuis le début de l’année, les primes de risques se sont dégradées, et nous semblent plus que compenser les possibles impondérables macroéconomiques des prochains mois. De plus, les marchés se sont adaptés au changement de stratégie des banques centrales, anticipant maintenant de nombreuses hausses de taux sur les prochains 18 mois, ce qui devrait donc réduire le risque d’une nouvelle remontée d’amplitude des taux souverains et son impact généralement négatif sur les marchés du crédit.

Thibault Douard 20 avril

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